Mercredi 31 décembre 2008 3 31 /12 /Déc /2008 15:57


A
près le check-point qui conduit à l'entrée du camp de réfugiés de Shoufat à la périphérie de Jérusalem-Est, tout est noir. La rue n'est plus qu'un lit de cailloux à travers lesquels coule une suie provenant des pneus que les manifestants brûlent chaque jour depuis le 27 décembre, pour protester contre "le carnage de Gaza".

En haut d'un escarpement, une vingtaine de très jeunes Palestiniens lancent des pierres sur les forces de police en contrebas. Presque tous ont moins de 15 ans. Plusieurs ont le visage dissimulé par des cagoules et des keffiehs. Certains manient la fronde. "Nous défendons notre nation. Nous protestons contre ce qui se passe à Gaza. Nous voulons libérer notre pays. Que l'on nous donne des armes et nous allons tous les tuer."

Mais leurs pierres sont loin d'atteindre la jeep qui leur fait face et les forces de police importantes prêtes à toute éventualité. Ces jeunes garçons jouent à la guerre contre des hommes bien armés qui les maintiennent à distance par des balles en caoutchouc et des grenades lacrymogènes. Depuis samedi, il y a eu une cinquantaine de blessés et des arrestations. Des membres des forces de sécurité israéliennes en civil, vêtus à la palestinienne, vont cueillir ces protestataires qui rêvent d'en découdre. "Nous ne craignons que Dieu", dit l'un d'eux en réclamant un briquet pour mettre le feu à une montagne de détritus afin "d'enfumer" ceux qu'ils appellent "les envahisseurs".

"Les juifs nous ont expulsés de la vieille ville de Jérusalem pour nous mettre ici et ils nous maintiennent dans la ligne de mire de leur fusil, proteste une vieille dame qui souhaite que tous ces jeunes rentrent chez eux pour éviter de nouveaux drames. Mais il n'y a rien à leur dire. Ils sont bouleversés par la situation à Gaza. Tout le monde l'est ici et il faut bien que d'une manière ou d'une autre nous montrions notre désaccord." "Comment est-il possible d'accepter cela?", s'indigne Abou Moussab, un commerçant.

"Comment peut-on tolérer que l'on tue 400 personnes en trois jours et que l'on rase toutes les infrastructures parce qu'elles appartiennent à une organisation que l'on n'aime pas. Dans quel monde vivons-nous!", enchaîne un client ulcéré par la mollesse des réactions internationales. "Quel est le prix d'un enfant palestinien face à celui d'un Israélien?" s'interroge cet homme. "Lorsque l'on songe à tout le tapage qui a été fait autour de l'attaque de Bombay et que l'on ne condamne pas ce qui est en fait un attentat délibéré contre le peuple palestinien, l'on est en droit de se poser des questions", poursuit-il.

Après les quelques jours de turbulences qui ont suivi le déclenchement de l'opération "Plomb durci", la vie reprend petit à petit son cours normal dans le camp de Shoufat comme ailleurs en Cisjordanie. Mais le ressentiment est toujours vivace. A Qalandia, le check-point qui conduit à Ramallah, des protestataires tentent de maintenir la flamme de la révolte en lançant des pierres contre les véhicules militaires et les forces de sécurité israéliens. Une expression de solidarité pour les victimes de Gaza. "Que peut-on faire d'autre? se demande un manifestant. Il faut montrer qu'Israël ne peut pas faire ce que bon lui semble. Le droit de résister au blocus et à l'occupation est un droit légitime."  

Est-ce le début d'une troisième intifada? Samy Mohammed Ali n'y croit pas. "Les gens sont fatigués de la violence. Ils aspirent à une vie paisible. Ils veulent la paix et la tranquillité mais les Israéliens ne veulent pas les leur donner, car ils veulent tout conquérir, tout contrôler. (…) Nous sommes presque habitués à tous ces massacres depuis le temps qu'il y en a." Et d'accuser : "Les Palestiniens crèvent mais tout le monde s'en fiche, les dirigeants arabes comme les leaders occidentaux." Tous avouent leur impuissance, leur dénuement face au drame vécu pendant ce temps à Gaza.

"Comment le monde entier peut-il tolérer qu'un massacre succède à un blocus? Car le blocus est à l'origine de tout. Et ce sont des innocents qui payent. Ce n'est plus une punition collective, c'est un enfer insupportable, crie Naji Al-Qam. Je croyais avoir tout vu. Et bien non, et j'espère que le pire n'est pas à venir." Dans le camp de Shoufat, plus personne ne croit en Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne. Plus personne ne croit dans la création prochaine d'un Etat palestinien. Plus personne ne croit vraiment à la possibilité d'une paix. Chacun essaie de survivre au jour le jour.

Michel Bôle-Richard
Par Mourad Ghazli
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