Lundi 28 juillet 2008
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chez nous, on se bat pour des idées… Tout ce brouhaha autour de la liberté d’expression dénote au moins qu’en France on a encore envie de se battre pour les idées et les mots. Ce qui n’est pas si
désagréable à constater. Surtout en cette saison plus propice à l’assoupissement intellectuel qu’aux joutes verbales. Ceci étant, la passion qui anime les défenseurs et les détracteurs de Siné –
qui a eu le malheur d’écrire dans Charlie Hebdo : « Jean Sarkozy vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera
son chemin dans la vie ce petit » –, cette passion-là cache mal l’instrumentalisation à outrance, par différents « partis », d’une affaire d’un intérêt somme toute limité. Et au milieu de tout
cela, des avocats convaincus de la liberté d’expression, les déçus de la gauche, ceux qui ont peur de Sarkozy et ceux qui simplement aiment à se faire peur… Question de goût, Siné ne me fait pas
rire, Charlie Hebdo non plus, et encore moins certains de ceux, de Philippe Val à Caroline Fourest, qui y écrivent, et dont le laïcisme militant est passablement irritant quand il se donne d’abord
pour cible l’islam. Mais là aussi les heureuses exceptions ne manquent pas, bien sûr. Reste que la déliquescence de la gauche, la disparition des idéologies, le délitement des solidarités
ouvrières, l’apparente absence de grandes causes qui mériteraient qu’on s’investisse font que chaque micro-affaire peut, du jour au lendemain, tourner au combat de titans, faire couler beaucoup
d’encre et provoquer des dérives. Ce qu’a écrit Siné n’est pas tout à fait net. Qualifier Siné d’antisémite l’est aussi peu. On accuse aujourd’hui avec de plus en plus de légèreté d’antisémitisme
ceux avec qui on n’est pas d’accord. Surtout lorsqu’il s’agit du conflit israélo-palestinien. À force de brandir à tout bout de champ cet épouvantail, on ne sait plus qui est vraiment antisémite et
qui ne l’est pas. Un brouillage qui au lieu d’éradiquer le mal l’entretient, en occultant les vrais antisémites. Qui donc est à l’abri ? Qui peut prétendre aujourd’hui qu’il ne sera pas un jour
taxé d’antisémitisme ? Tout glissement de langage peut charger d’infamie celui qui l’a commis. Est-ce qu’on dira de Laurent Joffrin, directeur de Libération, qu’il est antisémite parce qu’il
utilise le mot de « race » en parlant des Juifs dans son article publié le 25 juillet dans son journal, pour défendre Philippe Val ? Dans un autre contexte, il se serait sûrement trouvé des gens
pour lui intenter, avec ça, un procès. Même si, par la suite, il rectifie son propos sur le site web du journal, signalant qu’il a voulu parler d’« origine » ou de « communauté » plutôt que de «
race ». Je le crois volontiers, je suis même convaincue qu’il a utilisé le mot « race » par inadvertance, voulant par là donner plus de force à son propos… Eh oui, voilà comment un terme employé
par mégarde peut facilement vous faire classer dans le mauvais tiroir. Surtout celui de « race », surchargé d’histoire négative, voire génocidaire. Et lors même qu’il s’agit d’un grand journaliste
comme Laurent Joffrin, sur qui ne pèse évidemment aucun soupçon de racisme. Mais les mots dépassent la pensée. Et parfois dans la presse un peu plus vite qu’ailleurs, ce qui la décrédibilise un peu
plus, hélas. Puis-je aussi rappeler, toujours à propos de ce rebond paru dans Libé, que l’islam n’est pas seulement une religion mais aussi une culture. Et que le judaïsme est aussi une religion,
pas seulement une appartenance à un peuple, une loyauté due aux siens. Le judaïsme peut être un choix de religion – on peut s’y convertir –, une éthique, une vision du monde. À l’instar d’ailleurs
de l’islam. Le judaïsme n’est pas seulement question d’origine, ou de communauté, et encore moins de race. Islamisme n’est pas islam, ultra-orthodoxie n’est pas judaïsme, et fondamentalisme n’est
pas christianisme. Et l’on peut critiquer les religions, toutes les religions, les curés, les imams, les rabbins (par précaution, toutefois, je m’abstiendrai pour ces derniers…). Puis-je enfin
suggérer modestement à M. Joffrin, que j’apprécie tant comme journaliste et comme auteur, de relire La France juive de Drumont, les écrits de Maurras, et ce Je suis partout (un ou deux numéros
suffisent) où officiait Brasillach ? Pas sûr qu’après un tel détour il ait encore envie d’y comparer Siné qui, à côté d’eux, fera bien pâle figure. Et face aux attaques qu’on trouve contre le
capitalisme juif et son symbole, les Rothschild, chez les auteurs cités par M. Joffrin, la phrase de Siné n’aura même pas l’air d’une copie. Quant aux débats de la gauche pour savoir s’il fallait
ou non défendre Dreyfus, qu’elle trouvait trop bourgeois, certes ils ont bien eu lieu. Ajoutons toutefois qu’il n’y a pas eu non plus beaucoup de Juifs, au début, pour se lancer dans la bataille, à
part Mathieu Dreyfus, le frère, et Bernard Lazare. Et que c’est tout à l’honneur de la gauche d’avoir finalement pris son parti. L’intelligentsia nouvelle tendance Comme on l’a vu, le plus probe et
le mieux intentionné des journalistes n’est pas à l’abri d’approximations sur lesquelles il sera toujours facile d’ergoter. Bernard-Henri Lévy non plus. N’aurait-il pu à plus juste titre exercer
son sens critique et déployer sa brillante rhétorique pour défendre ce manifestant palestinien, les mains attachées dans le dos et les yeux bandés, sur lequel a tiré un soldat israélien ? La vidéo
projetée à la télévision israélienne venait tout juste de faire scandale, quand on commençait à parler de la fameuse phrase de Siné. Comment un intellectuel engagé comme lui a-t-il pu faire une
telle impasse et consacrer un énorme article à Siné, quand son attention aurait pu être attirée également ailleurs ? Il fut un temps où les intellectuels d’« origine » juive portaient haut les
grandes causes qui dépassaient largement les intérêts de leur tribu, tel le combat pour l’égalité civile des Noirs aux États-Unis. Disons que c’est désormais le passé. Et que la mode est aux
dénonciations des méchants qui en veulent aux Juifs. Si la vigilance contre l’antisémitisme et tous les racismes ne se négocie pas, et si l’antisémitisme n’a certes pas disparu, et si le combattre
est le devoir d’un citoyen responsable, il se pourrait que l’excès de vigilance produise des effets contraires. Quant aux sites internet, blogs, réactions dans les forums en tous genres, l’hystérie
qui s’y déploie en l’occurrence me paraît aussi intolérable. Entre les « réactions antisémites (…) cachées sous le voile pudique d’un antisionisme » vilipendées par SOS-Racisme (toujours dans le
Libération du 25 juillet), la fantasmagorie nourrie de complots antisémites d’un Claude Askolovitch, la dénonciation, par Pierre Assouline et B.-H. Levy, des métaphores zoologiques d’un Alain
Badiou (qui a traité de « rats » les socialistes passés au sarkozysme) métaphores qui seraient la marque du fascisme (pour ne pas dire plus), les listes de pétitionnaires pro-Val ou pro-Siné qui
fusent de toutes parts, difficile de savoir où donner de la tête. Que va-t-il donc sortir de tout cela ? Pour répondre à cette douloureuse question, citons La Fontaine : « Une montagne en mal
d’enfant (…) accoucha d’une souris »… La Fontaine qui ajoutait : « Quand je songe à cette Fable / (…) Je me figure un Auteur / Qui dit : Je chanterai la guerre / Que firent les Titans au Maître du
tonnerre. / C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ? / Du vent. »